Maisons-chapeaux, maisons-peignoirs…

22012010

Devant une société encore vivante et fidèle à sa tradition, le choc est si fort qu’il déconcerte: dans cet écheveau aux mille couleurs, quel fil faut-il suivre d’abord et tenter de débrouiller? En évoquant les Bororo qui furent ma première expérience de ce type, je retrouve les sentiments qui m’envahirent au moment où j’entamai la plus récente, parvenant au sommet d’une haute colline dans un village kuki de la frontière birmane, après des heures passées sur les pieds et les mains à me hisser le long des pentes, transformées en boue glissante par les pluies de la mousson qui tombaient sans arrêt : épuisement physique, faim, soif et trouble mental, certes; mais ce vertige d’origine organique est tout illuminé par des perceptions de formes et de couleurs; habitations que leur taille rend majestueuses en dépit de leur fragilité, mettant en oeuvre des matériaux et des techniques connues de nous par des expressions naines : car ces demeures, plutôt que bâties, sont nouées, tressées, tissées, brodées et patinées par l’usage; au lieu d’écraser l’habitant sous la masse indifférente des pierres, elles réagissent avec souplesse à sa présence et à ses mouvements; à l’inverse de ce qui se passe chez nous, elles restent toujours assujetties à l’homme. Autour de ses occupants , le village se dresse comme une légère et élastique armure; proche des chapeaux de nos femmes plutôt que de nos villes : parure monumentale, qui préserve un peu de la vie des arceaux et des feuillages dont l’habileté des constructeurs a su concilier la naturelle aisance avec leur plan exigeant.

La nudité des habitants semble protégée  par le velours herbu des parois et la frange des palmes : ils se glissent hors de leurs demeures comme ils se dévêtiraient de géants peignoirs d’autruche. Joyaux de ces écrins duveteux, les corps possèdent des modelés affinés et des tonalités rehaussées par l’éclat des fards et des peintures, supports – dirait-on – destinés à mettre en valeur des ornements plus splendides : touches grasses et brillantes des dents et crocs d’animaux sauvages, associées aux plumes et aux fleurs. Comme si une civilisation entière conspirait dans une même tendresse passionnée pour les formes, les substances et les couleurs de la vie; et, pour retenir autour du corps humain sa plus riche essence, s’adressait  – entre toutes ses productions – à celles qui sont au plus haut point durables ou bien fugitives, mais qui, par une curieuse rencontre, en sont les dépositaires privilégiées.

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, chp. XXII Bons sauvages.

bororo.jpg Une photo prise par Claude Lévi-Strauss en 1936 chez les Bororo. Cet homme qui parlait portugais était l’un des informateurs privilégiés de l’ethnologue.

180pxbororo001.jpg Indien Bororo aujourd’hui.

Les Bororos également connus sous le nom de « Coroados » ou « Parrudos » sont une tribu indigène amazonienne brésilienne de l’État du Mato Grosso. Le nom de Bororos leur a été donné par les colons.

Leur population n’était plus que de 1024 personnes en 1997  et serait aujourd’hui de moins de 1000 personnes qui vit surtout au Mato Grosso et goias occidental au Brésil et peu en Bolivie.

http://www.ina.fr/sciences-et-techniques/sciences-humaines/video/I06290906/claude-levi-strauss-a-propos-de-sa-rencontre-avec-la-tribu-des-bororos.fr.html

 




Claude Lévi-Strauss

20012010

tristestrop.jpg

L’humanité s’installe dans la mono-culture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat.

Claude Levi-Strauss, Tristes Tropiques.

levistrauss1.jpg

Un livre passionnant qui fut écrit dans  une sorte de jaillissement irrépressible par Claude Lévi-Strauss, à une période inquiète de sa vie. Publié en 1955, c’est ce livre atypique, brillant, foisonnant, plus que ses autres travaux qui le révéla au grand public.

Cet ethnographe mort centenaire en novembre 2009 a vulgarisé cette discipline, qu’il a pratiquée en y mêlant tous les innombrables aspects de sa personnalité, car philosophe de formation, il  fut aussi photographe amateur, critique d’art, poète, explorateur, et je crois bien n’avoir jamais touvé chez aucun écrivain un esprit aussi méthodique et clair associé à tant de sensualité. Il décrit les odeurs, les parfums comme personne. Lorsqu’il approche des côtes du continent américain, en 1935, par voie de mer (une expérience que plus personne n’est susceptible de vivre), lorsqu’il approche cette longue Cordillère de l’Amérique latine, ce sont d’abord ses parfums qu’il décrit. De même dans les marchés de Calcutta, dans la dense forêt brésilienne… Je suis complètement envoûtée par cet homme, par ses livres, par les entretiens filmés que l’on peut trouver de lui, et dans lesquels on est subjugués par sa pensée lumineuse, son éloquence, son charme. Je l’imagine dans le Mato Grosso, sous sa tente de fortune, tel qu’on peut le voir sur certaines photos de l’époque où, comme une sorte d’ Indiana Jones philosophe, il partage la vie des tribus indiennes, les étudie, les photographie, dessine leurs parures et leurs scarifications ornementales, partage leurs repas et leurs rites, se mêle à leur vie sans le moindre complexe de supériorité, pour nous faire comprendre cette « pensée sauvage » qui n’est pas  « la pensée des sauvages ». Je trouve que ce titre de Pensée sauvage s’applique à merveille à toute son oeuvre, buissonnière sans  être désordonnée, scientifique sans être jamais austère, picturale et non pittoresque, intellectuelle et profondément sensuelle.




Brise marine

15102009

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Zuuut!! La vidéo a été supprimée, elle était belle. J’ai trouvé une lecture faite par « Oun italiann »…c’est touchant, je trouve:

http://www.youtube.com/watch?v=KDOLWh_fl8U

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !

Notes désordonnées sur le sonnet. La vidéo? Il faut aimer l’emphase et pour se mettre « in the mood » munissez-vous de ceci : - une lampe de bureau à la clarté déserte - un vide papier que la blancheur défend – une pièce sommairement meublée donnant sur un jardin broussailleux – quelques espoirs déçus (facile à trouver!) – une aquarelle marine – un vieil atlas – une impérieuse envie d’ailleurs.

Le sonnet commence par un constat désabusé et péremptoire : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres » Les égarements de la chair, après quelques soubresauts, s’éteignent pour ne laisser place qu’à l’ennui, à la mélancolie, au regret amer. Quant à la culture, elle a épuisé ses ressources, l’appétit de connaissances a été déçu, comme l’ambition encyclopédique, et la littérature, telle une femme aimée autrefois, est délaissée. Embrasser le savoir ou embrasser les corps, entreprises vaines.

« Ni la clarté déserte de ma lampe/ sur le vide papier que la blancheur défend »: Sans doute l’un des vers mallarméens les plus célèbres. J’aime bien l’hypallage, ou déplacement de l’adjectif: c’est la clarté qui est déserte. Voilà en quelques traits le labeur solitaire et ingrat du poète cloîtré dans sa chambre, face au vide angoissant de la page.
 O nuits! Nuits d’insomnie et de labeur, qui s’avèrent stériles.
Face à cet ennui morne, une perspective s’ouvre, la seule possible : Fuir ! Là-bas, fuir ! Le ton exclamatif dit tout l’espoir de celui qu’un « là-bas » indéfini fascine, qui subit l’attraction magnétique de l’ailleurs. Le frémissement qui s’empare de lui est pareil à celui des oiseaux qui prennent leur envol « je sens que des oiseaux sont ivres.. » Comment ne pas envier à ces oiseaux leur liberté, eux qui n’appartiennent ni à la terre ni au ciel mais planent dans cet entre-deux immatériel. Et leur ivresse est celle de frôler cette « écume inconnue », cet infini océanique. Le poète aspire à quelque chose de différent, de léger et immatériel, poussière d’eau, vapeur et vaporisation.
Rien ne le retient plus. Ce Rien placé en début de vers affirme cette résolution. Suit la liste des choses qui retiennent l’homme de partir: ses racines, ses enfants, sa maison, sa femme, tous ses proches, ses projets dérisoires, toutes les attaches qui le ligotent au sol.
Les vieux jardins reflétés par les yeux, ce sont les liens du passé, la famille d’amont, les maisons de l’enfance perdue qui n’existent plus que dans un souvenir attendri. Persistance rétinienne, image, illusion, tel est le passé. La famille d’aval, autrement dit la descendance, il la renie aussi. Le refus du lien familial est catégorique, même cet émouvant tableau plein d’intimité et de chaleur domestique, cette « jeune femme allaitant son enfant », ne pourra le retenir.
Je partirai ! C’est une promesse et un défi. Le futur exprime le passage à l’acte irrévocable, la résolution, l’emportement. L’enthousiasme aussi. Le steamer et sa grosse carcasse, sa vapeur crachée, sa modernité, l’exotisme de son nom anglais, voilà le moyen idéal d’embarquer, sinon pour Cythère, du moins à destination d’une « exotique nature » quelle qu’elle soit, mangrove ou savane, jungle ou taïga, lagons, archipels…Le départ implique la rupture car partir, cela veut dire aussi couper, se couper de ce qui a été.
Il ne faut pas croire aux »cruels espoirs » : cet oxymore traduit l’espoir renaissant et toujours déçu, sa force qui résiste à tout mais érode la confiance.
Quant à l’adieu suprême des mouchoirs, l’ironie est perceptible : un objet si vil, si prosaïque, où l’on mouche sa tristesse, l’attribut des enrhumés, des enchifrenés, l’outil brodé et parfumé des séductrices, pleureuses ostentatoires, accolé à cet « adieu suprême ». L’expression, presque comique et grotesque, produit la surprise.
Le dernier quatrain évoque les dernières réticences, les inquiétudes face au départ imminent, la peur du naufrage ou plutôt des naufrages. La métaphore maritime suggère les aléas de l’existence, orages, tempêtes, mauvaises passes, écueils. Le parcours n’aura rien d’un voyage d’agrément. Il s’agit ici de voguer au-dessus de l’abîme, de tanguer sur les flots au péril de sa vie. .. « perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… » L’évocation du naufrage est condensée dans ce vers dont la scansion révèle cinq mesures, et qui provoque de ce fait un spectaculaire ralentissement du rythme, coïncidant avec la peur.
Cette évocation effrayante s’achève par des points de suspension suggestifs, qui sont aussi l’image matérielle, rendue par la typographie, presque dessinée, de l’ensevelissement et de la disparition. Cependant, en dépit de cette menace d’engloutissement, l’appel du large s’avère le plus fort, et le chant des matelots, revigorant, c’est pour lui un irrésistible chant des sirènes. Ulysse consentant, loin de se laisser ligoter, il entend leur appel et s’apprête à obéir à leur virile exhortation.
Après l’appel du néant, la tentation du vide et de l’engloutissement, ce chant des matelots se propose comme une métaphore de la poésie, seule capable d’extirper le poète de la glèbe, des pesanteurs terrestres, de le retenir au bord du gouffre, de lui insuffler la vigueur enthousiaste et le goût de l’infini.

Certains me disent: oui, mais malgré tout ça, Mallarmé n’est pas Rimbaud. Il y est resté, dans cette glèbe, il n’a pas pris le large! C’est bien beau de rester à bêler l’Azur infini en restant cloué dans sa ville, dans son microcosme, dans son cénacle de poètes et musiciens raffinés ! C’est du chiqué!….. Il n’empêche…! Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas adéquation entre l’oeuvre et la vie que l’on peut s’autoriser à parler de manque de sincérité. Et ce n’est pas la vie de l’écrivain qui importe, seule son oeuvre compte. Résolument contre Sainte-Beuve!




Le corbeau/ the raven

4102009

L’un de mes textes préférés, c’est le corbeau, d’ Edgar Allan POE. Je lui ai consacré un article sur mon blog angliciste (d’ailleurs, petite remarque, ce blog a bien plus de succès que celui-ci) et, étant donné que me voilà ces temps-ci plongée immergée noyée dans Mallarmé, je renvoie à cette page où l’on peut lire sa traduction de ce long poème:

 http://fr.wikisource.org/wiki/Page:Le_Corbeau_(traduit_par_St%C3%A9phane_Mallarm%C3%A9).djvu/8




Le vitrier

4102009

vitrier.bmp

Le pur soleil qui remise
Trop d’éclat pour l’y trier
Ote ébloui sa chemise
Sur le dos du vitrier.

 Stéphane Mallarmé (photo de Willy Ronis)

 




La marchande d’habits

4102009

Le vif oeil dont tu regardes
Jusques à leur contenu
Me sépare de mes hardes
Et comme un dieu je vais nu.

Stéphane Mallarmé. Il écrivit ainsi de nombreux quatrains de circonstance en hommage à son coiffeur, à ses charmantes voisines, aux petites gens croisées dans la rue, marchand d’herbes aromatiques ou comme ici marchande d’habits, crieur de journaux, vitrier, savetier, cantonnier, sans compter les petits poèmes de circonstance et les « envois » qui accompagnaient une étrenne, des voeux d’anniversaire, de nouvel an. C’est la poésie entrée dans la vie, ça, descendue sur le trottoir, côtoyant la fleuriste et le charcutier! Preuve que chez Mallarmé, il n’y a pas que l’Azur! l’Azur! et l’ambition de planer au-dessus du troupeau …




Placet futile

3102009

Princesse ! à jalouser le destin d’une Hébé
Qui poind sur cette tasse au baiser de vos lèvres,
J’use mes feux mais n’ai rang discret que d’abbé
Et ne figurerai même nu sur le Sèvres.
 

Comme je ne suis pas ton bichon embarbé,
Ni la pastille ni du rouge, ni Jeux mièvres
Et que sur moi je sais ton regard clos tombé,
Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres ! 

Nommez-nous… toi de qui tant de ris framboisés
Se joignent en troupeau d’agneaux apprivoisés
Chez tous broutant les vœux et bêlant aux délires, 

Nommez-nous… pour qu’Amour ailé d’un éventail
M’y peigne flûte aux doigts endormant ce bercail
,
Princesse, nommez-nous berger de vos sourires. 

Stéphane Mallarmé

Sonnet écrit pour Nina Gaillard

 « Sonnet gracieux mais inconsistant », tel est le jugement sévère et point totalement injuste de G. Michaud (Mallarmé, l’homme et l’œuvre). Cette  scène charmante et précieuse, du Watteau ou du Fragonard transposé en vers, fut composée en février 1862, puis « Le Placet futile », (le choix de cette épithète montre que Mallarmé jouait sciemment de cette « inconsistance ») fut confié à Verlaine sous une nouvelle version en 1883, pour parution dans la revue Lutèce. Contemporain des Fêtes Galantes, ce sonnet témoigne d’affinités évidentes avec le faune Verlaine.

Hommage à une blonde adressé à la brune Nina, peu importe, car une Vénus est toujours blonde comme Eve, blonde est Diane chasseresse, blonde est la Muse, et bien sûr la princesse, car la blondeur c’est l’or, c’est  l’éclat du rêve, c’est l’idéal, et il n’y a peut-être que Baudelaire pour avoir su apprécier le piquant d’une « brune déité » (c’est une brune qui écrit… brune dépitée !) Sa coiffure recherchée est l’oeuvre d’un divin orfèvre, cette femme n’est pas une beauté sauvage, décoiffée, campagnarde, mais une grande dame  à la coquetterie sophistiquée. La voici à sa table : napperons, porcelaines, friandises, falbalas et conversation badine. Elle porte à sa bouche vermeille une tasse en porcelaine de Sèvres ornée comme il se doit de charmants motifs mythologiques. Chez le poète son soupirant, ce seul geste empreint d’un érotisme voilé suscite une douce convoitise. Qu’il lui serait bon de recevoir ainsi que le rebord du Sèvres le baiser fugace de sa bouche mutine !

Mais que nenni ! « j’use mes feux…à jalouser le destin d’une Hébé », car il faut ici rétablir l’inversion. Le poète aimerait donc occuper la place de l’Hébé, cette déesse de la jeunesse, fille d’Héra, dont la prérogative était de verser le nectar à la table de Jupiter, il pourrait de la sorte goûter au baiser de la Princesse (princesse de pacotille ?) mais il est éconduit. Son rang ne lui permet pas ces instants bénis, c’est un petit abbé « mais n’ai rang discret que d’abbé ». Quelle déconvenue ! Combien cette sonorité est prosaïque, risible « n’ai rang /que d’abbé », et comme ces monosyllabes offensent l’oreille! Peut-être reçoit-il, dans l’obscurité du confessionnal, des aveux qui lui inspirent une ferveur pas très catholique. Mais il n’a pas la hardiesse d’un Julien Sorel. Alors ce petit abbé obligé à la discrétion fantasme :« Et ne figurerai même nu sur le Sèvres ». Son imagination enflammée le fait rêver à une scène champêtre dans laquelle, transmué en quelque Adonis dénudé et dans une pose alanguie, il s’offrirait un instant à la vue de la Princesse, peint sur le motif de la porcelaine, charmeuse invitation (incitation…). Un petit ton égrillard ici, juste un soupçon, et chez Mallarmé une ironie complaisante : que ce rêve est ridicule !

Le deuxième quatrain, moins mièvre, assume davantage ce ton égrillard, et le passage au tutoiement est un crime de lèse-princesse ! Quelle princesse que cette fille fardée d’un rouge extravagant, flanquée d’un ridicule « bichon embarbé », comme tant de gourgandines! Le poète maintenant loin de ses rêveries mythologiques en vient presque à envier le sort de la petite touffe de poils frétillante qui lui sert d’animal de compagnie. Ou à rêver de se faire appeler « mon bichon ! ». Les douces et risibles roucoulades des amoureux, hypochoristiques bien souvent humoristiques. La construction est très elliptique : « comme je ne suis pas ton bichon embarbé (ne sent-on pas là, plus que le dépit, poindre la colère ? je ne suis pas ton chien! ) ni la pastille ni du rouge, ni jeux mièvres »…autrement dit, comme je ne peux me permettre ces douces galanteries (fêtes galantes), je ne peux rien faire, je reste là avec mes bras ballants et mes yeux de merlan frit. Et pourtant « sur moi je sais ton regard clos tombé ». Ah la coquine ! L’ensorceleuse, qui sait qu’un battement de paupières peut être le plus puissant des philtres, qui savamment, doucement, machiavéliquement (fémininement) clôt sa paupière de nacre sur un œil invitant. Le voilà pris aux rets de ce regard caché ! Tombé (rejeté en fin de vers). Amoureux, bien sûr.

Dans les deux tercets du sonnet, la tension de la syntaxe reflète celle, impatientée, de l’amoureux éconduit : « Nommez-nous… » et l’alternance de vouvoiement et du tutoiement, « nommez-nous, toi qui… » a quelque chose d’impudent, comme une brusquerie d’amant fâché. Cette injonction plaintive et répétée « Nommez-nous » / « Nommez-nous », et un peu nnniaise avec son assonance en n, puis suivie de points de suspension, c’est un rythme de menuet, pied levé, avant la reprise du mouvement de danse. La métaphore que le poète s’amuse à filer semble être la suivante : le poète compare les rires (ris) de la princesse à un troupeau d’agneaux un peu turbulents. Sans doute la blancheur de ses petites dents lui a-telle suggéré cette image bucolique, ou encore quelque réminiscence du Cantique des Cantiques, où cette image est présente*. Les petits agneaux indisciplinés de ses sourires trop prodigues à tous, trop généreux (en fait, il faut l’imaginer agitée d’une gaieté pouffante … !) s’en vont « broutant les vœux » des nombreux soupirants. En d’autres termes, elle se joue des hommes, de leurs déclarations, de leur ferveur émoustillée, et « broute » les hommages qu’elle s’évertue à recevoir, s’en repaît avec une goinfrerie ovine (ou bovine). La vache !  Quant à ce « bêlant aux délires », faut-il y voir les cascades de rires d’une péronnelle, sa propension à l’hilarité bêlante à chaque plaisanterie (délirante), ou quelque manifestation plus intime de joie partagée (délires) ???

Les petits agneaux indisciplinés de ses dents, il voudrait les rassembler tel un jeune berger d’Arcadie, et le poème se termine par une nouvelle évocation picturale : à défaut d’être représenté sur le motif de la porcelaine, il se verrait encore mieux sur les plis d’un éventail, objet complice de l’intimité d’une femme, de sa coquetterie, et si proche, n’est-ce pas, de son sein frémissant. « Flûte aux doigts », il se voit tel un faune, « endormant ce bercail », c’est-à-dire calmant l’ardeur libertine de la jeune femme. Peint en motif mythologique sur le tissu de l’éventail, il aurait la primeur de son sourire. Le mot « bercail », qui renchérit sur ‘broutant’ et ‘bêlant’, est d’une violence, d’une vulgarité qui offre un stupéfiant contraste avec la fraîcheur innocente d’autres comparaisons (les ris framboisés et leur saveur sucrée, mais aussi leur piquant de ronces) et surtout avec la subtile métaphore finale : « berger de vos sourires  » .

Ce sonnet a trouvé des interprètes de choix : Claude Debussy et Maurice Ravel qui l’ont tous deux mis en musique, charmés sans doute par sa préciosité, son maniérisme. Il ne fait pas partie des pièces obscures, hermétiques. Mallarmé le présente dans une lettre à Henri Cazalis (mai 1862) comme une sorte de pastiche : Mlle Nina [Gaillard] m’a demandé des vers, je lui en envoie, c’est un sonnet Louis XV. Stéphane Mallarmé Lettre à Henri Cazalis, 24 mai 1862. » 

Sonnet Louis XV, sonnet inconsistant, sonnet maniéré, vaporeux et musical, oui bien sûr, mais j’y vois surtout un humour irrésistible, ravageur !

* Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres/ qui dévalent de la montagne de Galaad. /Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues/qui remontent de la baignade. Cantique des Cantiques, 4,2.




Rimbaud en italien

30082009

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Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue,
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme 




Billy Brouillard

18062009

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Billy Brouillard ,le don de Trouble-vue, par Guillaume Bianco

 A mille lieues de toutes les mièvreries que l’on donne en pâture aux enfants lecteurs, à des années-lumière de la nigauderie sentimentale et moralisatrice, Billy Brouillard est un chef-d’oeuvre d’humour noir, d’ironie macabre et d’intelligence. Les enfants ne sont pas ces petits êtres crédules et imbéciles à qui l’on ne pourrait parler que de féérie, de merveilleux et de rêve. Ils me semblent bien plus attirés par l’inquiétant, le bizarre, le sale, le dérangeant. Billy Brouillard est un petit garçon comme ça, comme tant d’autres il se pose des questions métaphysiques sur le sens de la vie, le problème de la mort, la disparition de l’autre et la sienne propre, bref, pour l’exprimer en termes non enfantins, sur notre finitude. Car Billy a perdu son chat, Tarzan, son meilleur copain. Il aimait bien grimper aux arbres avec lui, lui faire pipi dessus pour rigoler, le jeter dans l’eau pour voir s’il flotterait…Mais Tarzan est mort, et Billy ne comprend pas.

Les histoires de ce livre en forme de grimoire farfelu sont extraordinaires, c’est du Edgar Poe pour enfants ! Du Tim Burton en bande dessinée…Les dessins sont très beaux, délicats et originaux. C’est donc à la fois grand-guignolesque et tendre, émouvant. Regardez le sommaire, qui en dit long, et l’étrange pagination…Entre les histoires, des double pages du journal de cryptozoologie qui sont de jolis fac-similés aux pages jaunies, pleines de poésie, d’invention, ou celles de La Gazette du Bizarre, et des poèmes macabres. On est là de l’autre côté du miroir, mais dans un univers qui n’est pas féérique. On rencontre des lombrics et des mortifères, des colospandres, des serpents visqueux, des fantômes rêveurs, des vampires gentils, des petites filles assassines, toute sortes de créatures peu ragoûtantes! (parmi ces créatures nuisibles, il y a bien entendu les petites soeurs, pouah!) Ce livre est le meilleur bréviaire de la mort, c’est pour moi un chef- d’oeuvre et je pèse mes mots en disant cela,  je lui mets 20 sur 20, et je lui pardonne même, dans un poème, deux grosses fautes de français. Car pour le reste, j’ai oublié de le dire, c’est une langue très précise, élégante et riche! A avoir absolument dans sa bibliothèque et à mettre entre toutes les mains à partir de 9 ans.

Mes gros coups de coeur: la fille aux couteaux (gé-nial !) la page sur les chats et celle sur les graines de petite soeur (« tu es fils unique et tu t’ennuies, tu as besoin d’un souffre-douleur vulnérable et inoffensif, les graines de petite soeur sont faites pour toi… »)

billybrou2.jpg

Je m’appelle Billy Brouillard.
J’aime la solitude et la nuit, la pluie et la mélancolie.
Mais la mort me fait peur.

Pourquoi m’a-t-elle pris Tarzan ?
Pourquoi m’a-t-elle pris mon chat ?
Qui est-elle exactement ?
Où nous emmène-t-elle le moment venu ?

Ce soir, je percerai son secret, ce soir je retrouverai Tarzan …

Je m’appelle Billy Brouillard …
J’ai un super pouvoir, une sorte de don …
Le don de trouble vue …

 

 




Charles et sa moquerie pouffante

14062009

Peut-on sauver un livre (de l’oubli, de l’indifférence, du mépris) pour une seule phrase (ou deux, ou trois) ? J’aurais tendance à dire que… oui. Tant le style est important à mes yeux.

J’ai eu la curiosité de lire un roman de Charles Dantzig, dont j’ai déjà parlé ici et sur qui je ne tarissais pas d’éloges. Etant donné qu’il choisit la posture du critique et s’érige en juge suprême des écrivains*,  s’exposer en publiant des oeuvres de fiction à la critique -et sûrement à la vindicte- des autres est un risque courageux qui est tout à son honneur. J’ai donc lu son roman Je m’appelle François. Et je me félicite de l’avoir emprunté et non acheté. Aïe! Cela veut-il dire que c’est un mauvais roman? Je ne sais pas. L’histoire est celle d’un foutriquet, d’un dandy de pacotille et imposteur à la petite semaine qui traîne son ambition boursouflée et son invincible toupet dans la jet set, de Paris à New York à Los Angeles et même jusqu’à Dubai. C’est moins un menteur et un escroc qu’un romancier de sa propre vie, qui change d’avatar comme de chemise et qui en se glissant d’une identité à l’autre ne conserve que le prénom François. C’est l’occasion de revivre les années 80 et leur insouciance, leur superficialité faussement gaie, leur fantaisie vestimentaire, sur fond de disco. J’étais encore petite dans les années 80 mais j’en conserve cette impression de…bling bling (puisque c’est aujourd’hui l’expression consacrée).

J’ai lu ce livre sans jamais être emportée par l’histoire. On s’y amuse un peu, on s’y ennuie autant que François. En somme, si je peux me permettre ce jugement hâtif fondé sur la lecture de ce seul roman, Dantzig est bien meilleur critique qu’écrivain. On retrouve quand même sa férocité, sa moquerie pouffante (une expression à lui, que je lui pique) en plusieurs endroits du roman, et son talent de portraitiste est indéniable. Bref, de nombreux passages truculents, brillants, et pourtant cela ne fait pas un très bon roman.

Je citerai trois passages (il y en a davantage, quand même, qui sont bien!) qui me paraissent particulièrement réussis. D’abord cette phrase que je tiens pour la plus extraordinaire, la plus belle du livre, et qui à elle seule vaut le détour de ces quelque 300 pages:  » Cette forme beue dépassant d’un fauteuil à oreillettes, au fond d’un grand salon sombre où, croupissant dans un vase en porcelaine, une fougère se prenait pour la jungle, c’était Mme La Goulaye mère. »

 Et celle-ci aussi:  » La Ford était longue comme une langue, avec des phares exophtalmiques au bout d’ailes joufflues et, sous le pare-chocs, des trompes giclaient à la façon de pistils d’hibiscus. »

  »Son verre était posé devant lui comme un sémaphore, bordé par ses deux mains à plat comme des digues. Il était si maigre qu’il avait l’air d’une porte« .

* Dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française, il affirme que le critique adopte la position du tireur couché. N’est-ce pas ce qu’il fait lui-même continuellement? Pan! t’es mort!

Une interview de ce cher Charles. Je l’aime bien… Il paraît plus doux qu’au travers de ses livres. C’est sans doute le fait du timide trop bien élevé d’écrire rugueux, pour se venger d’être toujours enrobé-sucré: http://www.youtube.com/watch?v=I3FGhJCMD_8







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