Purgatoire gymnique

25 10 2011

Quelles pages merveilleuses on peut lire dans La recherche du temps perdu, sur la jalousie amoureuse…Voici un passage extraordinairement beau , poétique et juste, sous la plume enchanteuse de Colette, cette « enfant de la nature »:

 

A peine fêté-je les parités, les affinités, que j’aperçois le terme de ma joie, et que je respire un malaise analogue à celui qui règne dans les beaux musées, parmi la cohue des chefs-d’œuvre, les visages peints, les portraits où la vie continue d’affluer avec une abondance maléfique…Ôtez d’auprès de moi ce qui est trop doux ! Ménagez, dans le dernier tiers de ma vie, une place nette, pour que j’y pose ma crudité de prédilection, l’amour. Rien que de la tenir devant moi et de sagement la respirer, la tâter de la main et de la dent, elle me garde le teint frais. 

Qu’y a-t-il donc de changé entre l’amour et moi ? Rien, sinon moi, sinon lui. Tout ce qui procède de lui porte encore sa couleur et la répand sur moi. Mais cette jalousie, par exemple, qui lui fleurissait au flanc comme un œillet noir, ne la lui ai-je pas trop tôt arrachée ? La jalousie, les bas espionnages, les inquisitions réservées aux heures de nuit et de nudité, les férocités rituelles, n’ai-je pas trop tôt dit adieu à tous ces toniques quotidiens ? On n’a pas le temps de s’ennuyer avec la jalousie, a-t-on seulement celui de vieillir ?  Ma grand-mère la méchante,  - ainsi je la distingue de l’autre qui, paraît-il, était bonne – à soixante ans et plus, suivait mon grand-père jusqu’à la porte de certain « buen retiro », et l’attendait. A ma mère scandalisée, la jalouse vieille dame provençale enseignait avec hauteur : «  Vaï, petite…Un homme qui veut nous tromper s’échappe par de plus petits trous encore !… » 

Elle avait sur un œil vert un sourcil roux, abaissé, elle déplaçait une majesté corporelle épaisse, à grands jupons de taffetas noir, et n’hésitait pas, si près de finir, à traiter l’amour familièrement mais en suspect. Je pense qu’elle n’avait pas tort. Il est bon de ne pas s’interdire trop tôt toute familiarité avec les grands gestes éblouissants, dont seule la jalousie nous permet la clarté, grands gestes faciles, meurtriers, prémédités si minutieusement, si magistralement accomplis en pensée, que l’erreur de les commettre les affadit.

La faculté féminine de prévoir, d’inventer ce qui peut, ce qui va arriver, est aiguë et mal connue de l’homme. Une femme sait tout du crime qu’elle exécutera peut-être. Maintenue, si je puis écrire, à l’état platonique, la jalousie amoureuse exerce en nous le don de deviner, bande tous les sens, renforce l’empire sur soi. Mais quelle amante criminelle n’a été déçue par son crime même ? «  C’était plus beau dans mon projet. Est-ce toujours ainsi noir et terne, du sang sur un tapis ? Et ce mystérieux mécontentement , ce sommeil désapprobateur sur un visage, c’est la mort, vraiment la mort ?… 

Elle aimait mieux son forfait au temps où elle le portait en elle, houleux et vivant, achevé dans tous ses détails et prêt à s’élancer dans la réalité comme un enfant aux dernières heures de la gestation…(…) 

J’ai eu l’occasion de descendre au fond de la jalousie, de m’y établir et d’y rêver longuement. Ce n’est pas un séjour irrespirable, et s’il m’est arrivé autrefois, en écrivant, de le comparer comme tout le monde à l’enfer, je prie qu’on porte le mot au compte de mon lyrisme. C’est plutôt une sorte de purgatoire gymnique, où s’entraînent tour à tour tous les sens, et morose comme sont les temples de l’entraînement. Je parle, bien entendu, de la jalousie motivée, avouable, et non d’une monomanie. Culture de l’ouïe, virtuosité optique, célérité et silence du pas, odorat tendu vers les parcelles abandonnées dans l’air par une chevelure, une poudre parfumée, le passage d’un être indiscrètement heureux, – tout cela rappelle fort les exercices du soldat en campagne et la science des braconniers. Un corps tout entier aux aguets devient léger, se meut avec une aisance somnambulique, choit rarement. J’irai jusqu’à affirmer  qu’il échappe, protégé par sa transe, aux épidémies banales, à condition toutefois de respecter l’hygiène spéciale et rigide du jaloux : se nourrir assez, mépriser les stupéfiants. Le reste, selon les caractères, est ennuyeux comme un sport solitaire, ou immoral comme un jeu de hasard. Le reste est une suite de paris gagnés, perdus – surtout gagnés. «  Qu’est-ce que j’avais dit ? Je l’avais dit, qu’Il la retrouvait tous les jours au même thé. J’en étais sûre ! » Le reste est compétition : tournois de beauté, de santé, d’obstination, même de salacité…Le reste est espoir… 

(…) Mises à part les heures obscurcies par la sensualité, toujours prêtes à crier au dol et au détournement et à jouer l’affamée, je nie que le mal des jaloux les empêche de vivre, de travailler et même de se comporter en honnêtes gens. Pourtant, je viens d’employer, sans y prendre garde, l’expression « descendre dans la jalousie ». Elle n’est point basse ; mais elle nous voit humbles, et courbés dès le premier abord. Car elle est le seul mal que nous endurons sans nous y accoutumer. J’en appelle à mes souvenirs les plus fidèles, c’est-à-dire ceux qui ne réclament pas le concours des accessoires superflus tels que nuit de vent, banc moussu, voix d’un chien lointain, arabesque sur le mur ou sur une robe. La jalousie, de par sa puissance tinctoriale, instille une forte et définitive couleur à tout ce qu’elle rencontre. Si je veux, par exemple, ressusciter un moment charnel, – « ainsi je fus caressée, ainsi je caressai, oui, ainsi ainsi… » – une ironique vapeur cache et déforme à propos ce qui a passé, ce qui n’est plus de saison. 

Mais certaine lune invétérée prend à mon ordre sa place dans le ciel, et certain accoudoir pourrissant d’une fenêtre s’effrite sous mon ongle comme il y a trente années, et tous deux composent un blason de la jalousie, sur un champ vert de loin forestier fin, raide, qui perce de ses lances et tient brandies en l’air les feuilles mortes…Ô Lune plate, ronde puis moins ronde, vermoulue de vieux bois, allégories diverses, êtes-vous tout ce qui demeure d’un bien chaudement et vainement disputé ? Il me reste aussi de pouvoir penser à la jalousie sans transports cuisants, et que l’écho de son nom ne soit que la huée lointaine, musicale, d’un énorme essaim soulevé. 

 

Colette, le pur et l’impur

 

 


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3 réponses à “Purgatoire gymnique”

  1. 26 10 2011
    Rachel (04:37:58) :

    Her exquisite diction!

  2. 26 10 2011
    lagiravolta (09:35:53) :

    Oui, c’est très musical, elle m’étonne à chaque phrase, à chaque mot, elle réinvente tout, il n’y a personne de plus éloigné qu’elle de la parole toute faite, de l’expression consacrée. C’est un auteur complexe, subtil, qui se cache parfois derrière des titres, comment dire, allez je le dis, « tartes ». Parce que Claudine à l’école, ou Claudine à Paris, c’est tarte, quand même (ça me fait penser à la série des albums de Martine pour les petites filles).
    Colette disait: « Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne », c’est ce qu’elle a fait.

    Une critique a publié cette étude, que j’ai très envie de lire: Carmen Boustani L’Ecriture-corps chez Colette, L’Harmattan.

  3. 26 10 2011
    lagiravolta (18:44:38) :

    Le pur et l’impur, ed. Le Livre de Poche, en quatrième de couverture:

    Vous n’êtes pas du tout une femme convenable, Madame Colette…Vous êtes la fière impudeur, la dure intelligence, l’insolente liberté : le type même de la fille qui perd les institutions les plus sacrées et les familles. Jean Anouilh

    La grandeur de Madame Colette vient de ce qu’une inaptitude à départir le bien du mal la situait dans un état d’innocence. Jean Cocteau

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