Mère Cécilia

5 07 2010

Il faut que je vous fasse partager ça aussi, ce deuxième extrait de La porta dell’acqua (second roman de rosetta Loy, publié en 1976). J’espère que vous serez sensible à cette prose qui est pour moi de la poésie pure, et dont je perçois d’autant mieux l’immense valeur après la lecture du roman de Silvia Avallone (voir article du 2 juillet).

 

Elle était l’intime de cardinaux à calotte de moire, grands dévorateurs de gâteaux, qui venaient une fois l’an apposer l’huile de la confirmation en écrasant lourdement leur pouce sur le front des confirmandes. Après la cérémonie elle les précédait au parloir où un déjeuner était préparé sur une longue table recouverte d’une nappe blanche, ils mangeaient avec lenteur et préciosité en tendant vers l’avant leurs gros ventres violets parsemés de petits boutons, s’interrompant parfois pour offrir au baiser de quelque soeur particulièrement dévote une améthyste enchâssée dans la chair molle de leurs doigts. Porteurs de bénédictions spéciales du Saint-Père, ils venaient assister à notre spectacle de fin d’année, quand nous bondissions d’une énorme boîte en carton habillées en Peaux-Rouges ou en hannetons. Pour l’occasion elle s’asseyait parmi eux en entrouvrant le mica de son regard, antique et vénérable dans la blancheur immaculée de son habit, les mains rétractées telles de petites pattes sur l’or des fauteuils.

Mais dans les grandes occasions, endossant une cape ample comme les ailes de la raie manta, elle voguait au milieu d’un nuage d’encens jusqu’à l’autel et là se prosternait dans un battement étouffé de linge. Les petites flammes des cierges tremblaient autour de son corps étendu, petite colline bossue sur le marbre jaunâtre des dalles. Quand lentement l’encens s’évacuait dehors par les vitraux et que deux soeurs l’aidaient à se remettre debout, sous la cape on entendait le craquement vermoulu et délicat des os, et elle levait un visage où les globes des paupières battaient dans le reflux d’un sang lent, terreux.

Et mère Cécilia attaquait le solo. Sa voix s’élevait par-dessus les autres en agitant les frondaisons de ce paradis où l’ennui et l’extase étaient reproduits en miniature comme les pagodes et les ruisseaux dans les petits jardins chinois. Une voix de tête, affirmée. Les notes se détachaient du rond de sa bouche avec une assurance admirable, alternant les pauses et les cadences en un équilibre qui ignorait l’hésitation. Douce et terrifiante, avec un regard qui s’illuminait, béatifié par sa propre puissance.

Rosetta LOY, traduite par Françoise Brun.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Rosetta_Loy

http://www.wuz.it/archivio/cafeletterario.it/interviste/loy.html

 


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2 réponses à “Mère Cécilia”

  1. 12 09 2010
    ECaminade (13:52:56) :

    Bonjour,

    Merci pour cet extrait . Etant sensible à la prose de cette auteure que je découvre grâce à vous, j’ai commandé La porta dell’ acqua ( en V.O.)
    Je vois que Françoise Brun en est la traductrice et je serai curieuse de lire la traduction française d’Acciao à laquelle elle travaille actuellement …

  2. 12 09 2010
    lagiravolta (14:44:26) :

    Françoise Brun est une admirable traductrice! J’ignorais qu’elle s’était attelée à Acciaio.
    Quant à Rosetta Loy, je me suis promis de lire tous ses livres.
    Bravo en tout cas pour votre démarche de lire en italien!

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