Déclin de la langue: défaite de la pensée

16 05 2010

George ORWELL écrivait ceci en 1946 : (j’ai recopié des extraits. Assez longs, mais lisez, lisez: c’est génial. Orwell parlait de sa propre langue, atteinte d’un mal dont il n’imaginait sans doute pas qu’il s’aggraverait. Bien entendu il ne s’agit pas que de la langue anglaise. Of course!Unfortunately!)

…Il est certain qu’en dernière analyse une langue doit son déclin à des causes politiques et économiques : il ne peut être dû à la seule mauvaise influence de tel ou tel écrivain. Mais un effet peut devenir une cause, qui viendra renforcer la cause première et en accentuer les effets ; et cela indéfiniment. Un homme peut se mettre à boire parce qu’il a le sentiment d’être un raté, puis s’enfoncer d’autant plus irrémédiablement dans l’échec qu’il s’est mis à boire. C’est un peu ce qui arrive à la langue anglaise. Elle devient laide et imprécise parce que notre pensée est stupide, mais ce relâchement constitue à son tour une puissance incitation à penser stupidement. [suit toute une série d’exemples de cette déliquescence de la langue et de la pensée] 

Ce mélange de flou et de pure incompétence est  la caractéristique la plus marquante de la prose anglaise  moderne, et notamment de toute espèce d’écrit politique. Aussitôt que certaines questions sont évoquées, le concret se dissout dans l’abstrait, et personne ne semble plus capable de s’exprimer autrement qu’en recourant à des formules éculées : la prose moderne consiste de moins en moins en mots choisis pour leur sens, et de plus en plus en expressions assemblées comme les éléments d’un clapier préfabriqué. On trouvera ci-dessous, avec des notes et des exemples, une liste des différents procédés par lesquels on s’épargne habituellement le travail de construire un texte en prose.

Les métaphores éculées (je ne cite pas les exemples)

Les opérateurs, ou prothèses verbales. Ils épargnent la peine de choisir les verbes et les substantifs appropriés, tout en agrémentant chaque phrase de syllabes supplémentaires qui lui donnent une apparence de symétrie. (…)

Le style prétentieux. (je ne cite pas les exemples)

Les mots dénués de sens. (exemples nombreux)

Maintenant que j’ai dressé ce catalogue d’escroqueries et de perversions du sens des mots, voici un autre exemple du type d’écriture qui en résulte. Il devra cette fois être de nature imaginaire. Je vais traduire en langage moderne de la pire espèce un passage écrit correctement. Voici un célèbre verset de l’Ecclésiaste :

J’ai tourné mes pensées ailleurs, et j’ai vu que sous le soleil le prix de la course n’est point pour ceux qui sont les plus vites, ni la guerre pour les plus vaillants , ni le pain pour les plus sages , ni les richesses pour les plus habiles , ni la faveur pour les meilleurs ouvriers ; mais que tout se fait par rencontre et à l’aventure. (L’Ecclésiaste, IX, 11, trad. Le Maistre de Sacy)

Et le voici en langage moderne :

L’examen objectif des phénomènes contemporains impose de conclure que la réussite ou l’échec dans des activités concurrentielles ne révèlent aucune tendance à présenter une corrélation avec les capacités innées, mais qu’il faut invariablement prendre en compte une part considérable d’impondérables. 

Il s’agit là d’une parodie, mais qui n’est même pas des plus grossières.

(…) la tendance dominante de la prose moderne est de s’éloigner du concret.

(…)

Le style moderne dans ce qu’il a de pire, ne consiste pas à choisir des mots en fonction de leur sens ni à inventer des images pour rendre plus clair ce que l’on veut dire. Il consiste à agglutiner des paquets de mots prêts à l’emploi et à rendre le résultat présentable par de simples astuces de charlatan. L’attrait de cette manière d’écrire réside dans sa facilité. Il est plus facile, et même parfois plus rapide si on en a l’habitude, de dire « à mon avis il n’est pas injustifiable de penser que » que de dire « je pense ». Lorsque vous employez des expressions toutes faites, vous vous épargnez non seulement la recherche du mot juste, mais vous éludez également la question de la rythmique de vos phrases, puisque ces expressions sont conçues en général de façon à être plus ou moins euphoniques (…) En recourant à des métaphores, des analogies éculées et à des idiomes, vous vous épargnez bien des efforts mentaux, mais au prix d’un discours vague, aussi bien pour vos lecteurs que pour vous-même.

(…) Un auteur scrupuleux, dans chaque phrase qu’il écrit, se posera au moins quatre questions, à savoir : 

 1. Qu’est ce que j’essaie de dire ? 2.  Quels mots l’exprimeront ? 3. Quelle image ou tournure le rendront plus clair ? 4. Cette image est elle assez fraîche pour avoir un effet ?  Et il s’en posera probablement encore deux : 1.  Pourrais-je le rendre plus concis ? 2.  Ai-je dit quoi que ce soit de laid qui soit évitable ? Mais vous n’êtes pas obligés de vous donner tout ce mal. Vous pouvez vous y soustraire simplement en ouvrant votre esprit et en laissant les expressions tout faites venir s’y entasser. Elles construiront vos phrases pour vous – penseront même pour vous, jusqu’à un certain point – et au besoin elles exécuteront le service important de masquer partiellement, même à vous-même, ce que vous voulez dire. C’est ici qu’apparaît clairement le lien  qui existe entre la politique et l’avilissement de la langue . De nos jours, les textes politiques sont le plus souvent mal écrits. Quand ce n’est pas le cas, c’est en général que l’écrivain est une sorte de rebelle, qui exprime ses opinions propres et non une « ligne de parti ». Il semble que l’orthodoxie, de quelque couleur qu’elle soit, exige un style sans vie et imitatif. Bien entendu, les jargons politiques utilisés dans les brochures, les éditoriaux, les manifestes, les rappels et les discours des sous-secrétaires diffèrent d’un parti à l’autre, mais ils sont tous semblables en ceci qu’on n’y relève presque jamais une tournure originale, vivante et personnelle. Lorsqu’on observe quelque tâcheron harassé  répétant mécaniquement sur son estrade les formules habituelles – atrocités bestiales, talon de fer, tyrannies sanglante, peuples libres du monde, être au coude à coude- on éprouve souvent le sentiment curieux de ne pas être en face d’un être humain vivant, mais d’une sorte de marionnette : sentiment encore plus fort quand, par instants, la lumière se reflète dans les lunettes de l’orateur et les transforme en disques opaques derrière lesquels il semble qu’il n’y ait plus d’yeux. Et ce n’est pas là un simple effet de l’imagination. L’orateur qui utilise e a commencé à se transformer en machine. Son larynx émet les bruits appropriés, mais son cerveau ne travaille pas comme il le ferait s’il ses mots lui-même. Si le discours qu’il profère est de ceux qu’il a l’habitude de répéter encore et toujours, il peut être à peu près inconscient de ce qu’il dit, comme on l’est lorsqu’on prononce les répons à l’église. Et cet état de demi-conscience, sans être indispensable au conformisme politique, lui est, du moins favorable. Les discours et les écrits politiques sont aujourd’hui pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. Des faits tels que la maintien de la domination britannique en Inde, les purges et les déportations en Russie, le largage des bombes atomiques sur le Japon, peuvent sans doute être défendus, mais seulement à l’aide d’arguments d’une brutalité insupportable à la plupart des gens, et qui ne cadrent pas avec les buts affichés des partis politiques. Le langage politique doit donc principalement consister en euphémismes, pétitions de principe et imprécisions nébuleuses. Des villages sans défense subissent des bombardements aériens, leurs habitants sont chassés dans les campagnes, leur bétail est mitraillé, leurs huttes sont détruites par des bombes  incendiaires : cela s’appelle la pacification. Des millions de paysans sont expulsés de leurs fermes et jetés sur les routes sans autre viatique que ce qu’ils peuvent emporter : cela s’appelle un transfert de population ou une rectification de frontières. Des gens sont emprisonnés pendant des années sans procès, ou abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés dans les camps de bûcherons de l’Arctique pour y mourir du scorbut : cela s’appelle l’élimination des éléments suspects. Une telle phraséologie est nécessaire si on veut nommer les choses sans évoquer les images mentales correspondantes. Prenez, par exemple, le cas d’un pacifique professeur anglais qui défend le totalitarisme russe.  Il ne peut pas déclarer sans ambages « je crois à l’élimination physique des opposants  quand elle permet d’obtenir de bons résultats ». Il fera donc probablement des déclarations de ce style : Tout en concédant volontiers que le régime soviétique présente certains aspects que les humanistes peuvent être enclins à déplorer, il nous faut, à mon avis, reconnaître qu’une certaine restriction du droit à l’opposition politique est un corollaire inévitable des périodes de transition, et que les rigueurs que le peuple soviétique a été appelé à subir ont été amplement justifiées dans la sphère des réalisations concrètes.  L’enflure stylistique est en elle-même  une sorte d’euphémisme. Les termes latins se répandent sur les faits comme une neige légère qui estompe les contours et dissimule les détails. Le principal ennemi du langage clair, c’est l’hypocrisie. Quand il y a un fossé  entre les objectifs  réels et les objectifs déclarés, on a presque instinctivement recours aux mots interminables et aux locutions rabâchées, à la manière d’une seiche qui projette son encre. A notre époque il n’est pas concevable de « ne pas s’occuper de politique. » Tous les problèmes sont des problèmes politiques et la politique elle-même n’est qu’un amas de mensonges, de dérobades, de sottise, de haine et de schizophrénie. Quand l’atmosphère générale est mauvaise, le langage ne saurait rester indemne. On constatera sans doute –c’est une hypothèse que mes connaissances ne me permettent pas de vérifier – que les langues allemande, russe et italienne se sont, sous l’action des dictatures, toutes dégradées au cours des dix ou quinze dernières années.  Mais si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée. Un mauvais usage peut se répandre par tradition et par mimétisme. (…)  …ses mots, à la manière des chevaux de cavalerie qui répondent à l’appel du clairon, s’assemblent spontanément selon les mornes schémas familiers. Lutter contre cette invasion de l’esprit par des expressions stéréotypées (poser les bases, réaliser une transformation radicale) impose d’être constamment sur ses gardes, et chaque expression de ce type anesthésie une partie du cerveau. (…) Il y a une longue liste de métaphores faisandées dont on pourrait se débarrasser de la même manière s’il y avait assez de gens pour s’atteler à cette tâche. (…) Ce qui importe avant tout, c’est que le sens gouverne les mots, et non l’inverse. En matière de prose, la pire chose que l’on puisse faire avec les mots est de s’abandonner à eux. (…) Sans doute vaut-il mieux s’abstenir, dans la mesure du possible, de recourir aux termes abstraits et essayer de s’exprimer clairement par le biais de l’image ou de la sensation. On pourra ensuite choisir –et non pas simplement accepter – les formulations qui serreront au plus près la pensée. (…) ce dernier effort élimine toutes les images rebattues ou incohérentes, toutes les expressions préfabriquées, les répétitions inutiles, et, de manière générale, le flou et la poudre aux yeux. Mais il arrive souvent que l’on éprouve des doutes sur l’effet d’un terme ou d’une expression, et il faut pouvoir s’appuyer sur des règles quand l’instinct fait défaut. Je pense que les  règles suivantes peuvent couvrir la plupart des cas : 1. N’utilisez jamais une métaphore, comparaison, ou autre figure de rhétorique que vous avez déjà lue à maintes reprises. 2.  N‘utilisez jamais un mot long si un autre, plus court, peut faire l’affaire. 

3.S’il est possible de supprimer un mot, n’hésitez jamais à le faire.  4.   N‘utilisez jamais le mode passif si vous pouvez utiliser le mode actif. 5.   N’utilisez jamais une expression étrangère, un terme scientifique ou spécialisé si vous pouvez leur trouver un équivalent dans la langue de tous les jours. 6.  Enfreignez les règles ci-dessus plutôt que de commettre d’évidents barbarismes. Ces règles peuvent sembler élémentaires, et elles le sont, mais elles exigent un profond changement  d’attitude chez tous ceux qui ont pris l’habitude d’écrire dans le style aujourd’hui en vigueur. Je n’ai pas considéré ici la langue dans son usage littéraire, mais seulement en tant qu’instrument permettant d’exprimer la pensée, et non de la dissimuler, encore moins de l’interdire (…) il faut bien reconnaître que le chaos politique actuel n’est pas sans rapport avec la décadence de la langue, et qu’il est sans doute possible d’améliorer quelque peu la situation en commençant par le langage.  En simplifiant votre langage, vous vous prémunirez contre les pires sottises de l’orthodoxie.(…)

Le langage politique – et, avec quelques variantes, cela s’applique à tous les partis politiques, des conservateurs aux anarchistes- a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre acceptable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance. On ne peut changer tout cela en un instant, mais on peut au moins changer ses propres habitudes et même, de temps à autre, en s’en gaussant comme il convient, on peut, à ces expressions usées jusqu’à la corde et dénuées d’utilité –  ces bottes de la dictature, talon d’Achille, foyer, creuset, pierre de touche, vision dantesque et autres rebuts verbaux – réserver le sort suivant : les jeter à la poubelle, où elles ont leur place. 

George Orwell, « La politique et la langue anglaise » (1946), in Tels, tels étaient nos plaisirs, et autres essais, Ed. Ivrea Editions de l’Encyclopédie des nuisances, 2005. 

 


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