Tetro, triste et lumineux

9 02 2010

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Tetro, le nouveau film de Francis Ford Coppola, est une œuvre crépusculaire et d’une beauté poignante, aux accents shakespeariens. C’est un film sur la création, sur la séduction de la gloire, sur la rivalité, la rivalité entre frères (deux frères musiciens renommés) et la rivalité entre père et fils (rivalité artistique et amoureuse). C’est aussi un film qui parle du pouvoir d’évocation du théâtre, et du pouvoir de l’écriture, parallèlement. Il y a donc plein de théâtralité, à la fois dans la mise en scène et dans la mise en abyme d’une pièce. Le personnage central, Tetro, écrit en effet une pièce de théâtre sur sa propre vie, une pièce qu’il ne veut pas livrer au public pour deux raisons: d’abord parce qu’il méprise la renommée, la gloire, sachant quelle sirène dangereuse elle est, ensuite parce que ce texte dévoile les démons familiaux, tout ce qui reste enfoui dans l’inconscient familial. Il camoufle cette pièce dans une vieille valise et enfouit ces écrits qui appartiennent au passé. Dans Hamlet, la pièce jouée par les comédiens à la demande du prince du Danemark sert aussi de révélateur, de catharsis accusatrice : on revêt les masques de l’acteur pour, paradoxalement, dire « bas les masques », pour révéler et rejeter les faux-semblants, et ce qui advient sur scène est plus vrai que la comédie des vivants qui se joue dans la vraie vie. De même, cette pièce écrite puis reniée par Tetro sera jouée sur scène publiquement à la fin, et fera office de révélation publique, de véritable coup de théâtre.

Le père de Tetro, Carlo Tetroccini (interprété par Klaus Maria Brandauer), est une sorte de monstre narcissique. Chef d’orchestre génial et patriarche tyrannique avec les siens, il est l’ogre qui étouffe son propre fils pour ne pas se voir voler la vedette, pour exister au-dessus de lui, avant lui, après lui, et qui piétine aussi son propre frère également musicien, ne lui laisse pas d’espace pour exister. L’affirmation artistique ne peut se faire qu’au prix d’une concurrence à mort. Il ne peut y avoir de place que pour un seul génie dans une famille, assène ce père castrateur à son fils.  Pas de plus belle façon de lui couper les ailes, à ce fils qui aspire à devenir un grand écrivain. C’est pourquoi ce dernier renonce à son nom, Angelo, ange, et prend la fuite. Son père lui prend son audace, et par conséquent lui ôte la parole, mais leur rivalité se place aussi sur le plan amoureux.  Le fils qui ne peut vivre à l’ombre démesurée de ce père est un ange déchu (ailes brisées) et qui plus est estropié, la jambe plâtrée, infirme et taciturne (tous ses mots sont enfermés dans la valise). Il rejette donc tout son passé, toute sa famille et renaît à Buenos Aires sous le nom de Tetro. Tetro c’est Tetroccini amputé d’une moitié, et ça veut dire ‘triste’, ‘sombre’, ‘maussade’ en italien.

Tout le film est en noir et blanc, ce qui lui donne un certain charme désuet, intemporel même. Le noir et blanc accentue le côté expressionniste de la mise en scène. Les flash-back sont en couleur, mais cette inversion n’est pas un jeu : le présent est le temps du flou, de l’indistinct, un présent ‘tetro’, alors que le passé est ce qui reste vivace et coloré parce que traumatique, dans les tons orangés et rouges, éclairés d’une lumière violente. 

A Buenos Aires, Tetro vit avec une danseuse qui l’a recueilli dans un hôpital psychiatrique et qui, à sa façon à elle, lui a donné la parole. Le premier personnage de l’histoire est le jeune Bennie, son frère de 18 ans à peine, marin sans vocation qui vient le retrouver, plein de vénération pour ce frère distant et plein de questions aussi à lui soumettre -un frère incapable de lui donner même ce nom de ‘frère’ qu’il revendique, qu’il implore presque. (Aldenreich qui joue le rôle de Bennie est un garçon qui a de Di Caprio le visage poupin et de Brando jeune le sourire enjôleur). La scène de l’arrivée de Bennie au domicile de son frère est très théâtrale  (mais il y aurait tellement de scènes à décrire de la sorte): le frère aîné apparaît, ou plutôt n’apparaît pas, mais reste comme une ombre inquiétante derrière une porte au verre dépoli. Sa présence se manifeste par cette ombre et par le mouvement de la poignée de porte qu’il heurte impatiemment. Plusieurs fois le garçon se relève et arrange sa mise, espérant voir surgir enfin ce demi-dieu bien capricieux. Son attente sera déçue. Il ne paraîtra-n’apparaîtra que le jour suivant.

Bennie va forcer Tetro à émerger de son silence, de cet engourdissement, à révéler qui il est, qui il est en tant qu’artiste et aussi en tant qu’homme. Pour cela il va momentanément se substituer à lui, et on a alors une confusion de trois personnages, les trois hommes de cette même lignée Tetroccini. Chacun va se (re)définir par rapport à l’autre, et aussi par rapport à une femme. Les liens s’entremêlent, et c’est un jeu de miroirs : le miroir dont Bennie va se servir pour déchiffrer le manuscrit codé de Tetro, ces feuillets qui ne peuvent être lus qu’à l’envers- procédé qu’utilisait Léonard de Vinci, le génie universel, dans ses carnets- Bennie surgit pour redonner sa place à cet écrivain maudit, et pour remettre tout à l’endroit, son texte, sa vie. En ne se doutant pas que c’est sa propre vie à lui qu’il décrypte et éclaire ainsi.

 . tetro.jpg  Une image qui m’a marquée : les glaciers de Patagonie reflétés dans les yeux de Tetro, leur éclat aveuglant dans son regard perdu.


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