Brise marine

15 10 2009

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Zuuut!! La vidéo a été supprimée, elle était belle. J’ai trouvé une lecture faite par « Oun italiann »…c’est touchant, je trouve:

http://www.youtube.com/watch?v=KDOLWh_fl8U

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots …
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots !

Notes désordonnées sur le sonnet. La vidéo? Il faut aimer l’emphase et pour se mettre « in the mood » munissez-vous de ceci : - une lampe de bureau à la clarté déserte - un vide papier que la blancheur défend – une pièce sommairement meublée donnant sur un jardin broussailleux – quelques espoirs déçus (facile à trouver!) – une aquarelle marine – un vieil atlas – une impérieuse envie d’ailleurs.

Le sonnet commence par un constat désabusé et péremptoire : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres » Les égarements de la chair, après quelques soubresauts, s’éteignent pour ne laisser place qu’à l’ennui, à la mélancolie, au regret amer. Quant à la culture, elle a épuisé ses ressources, l’appétit de connaissances a été déçu, comme l’ambition encyclopédique, et la littérature, telle une femme aimée autrefois, est délaissée. Embrasser le savoir ou embrasser les corps, entreprises vaines.

« Ni la clarté déserte de ma lampe/ sur le vide papier que la blancheur défend »: Sans doute l’un des vers mallarméens les plus célèbres. J’aime bien l’hypallage, ou déplacement de l’adjectif: c’est la clarté qui est déserte. Voilà en quelques traits le labeur solitaire et ingrat du poète cloîtré dans sa chambre, face au vide angoissant de la page.
 O nuits! Nuits d’insomnie et de labeur, qui s’avèrent stériles.
Face à cet ennui morne, une perspective s’ouvre, la seule possible : Fuir ! Là-bas, fuir ! Le ton exclamatif dit tout l’espoir de celui qu’un « là-bas » indéfini fascine, qui subit l’attraction magnétique de l’ailleurs. Le frémissement qui s’empare de lui est pareil à celui des oiseaux qui prennent leur envol « je sens que des oiseaux sont ivres.. » Comment ne pas envier à ces oiseaux leur liberté, eux qui n’appartiennent ni à la terre ni au ciel mais planent dans cet entre-deux immatériel. Et leur ivresse est celle de frôler cette « écume inconnue », cet infini océanique. Le poète aspire à quelque chose de différent, de léger et immatériel, poussière d’eau, vapeur et vaporisation.
Rien ne le retient plus. Ce Rien placé en début de vers affirme cette résolution. Suit la liste des choses qui retiennent l’homme de partir: ses racines, ses enfants, sa maison, sa femme, tous ses proches, ses projets dérisoires, toutes les attaches qui le ligotent au sol.
Les vieux jardins reflétés par les yeux, ce sont les liens du passé, la famille d’amont, les maisons de l’enfance perdue qui n’existent plus que dans un souvenir attendri. Persistance rétinienne, image, illusion, tel est le passé. La famille d’aval, autrement dit la descendance, il la renie aussi. Le refus du lien familial est catégorique, même cet émouvant tableau plein d’intimité et de chaleur domestique, cette « jeune femme allaitant son enfant », ne pourra le retenir.
Je partirai ! C’est une promesse et un défi. Le futur exprime le passage à l’acte irrévocable, la résolution, l’emportement. L’enthousiasme aussi. Le steamer et sa grosse carcasse, sa vapeur crachée, sa modernité, l’exotisme de son nom anglais, voilà le moyen idéal d’embarquer, sinon pour Cythère, du moins à destination d’une « exotique nature » quelle qu’elle soit, mangrove ou savane, jungle ou taïga, lagons, archipels…Le départ implique la rupture car partir, cela veut dire aussi couper, se couper de ce qui a été.
Il ne faut pas croire aux »cruels espoirs » : cet oxymore traduit l’espoir renaissant et toujours déçu, sa force qui résiste à tout mais érode la confiance.
Quant à l’adieu suprême des mouchoirs, l’ironie est perceptible : un objet si vil, si prosaïque, où l’on mouche sa tristesse, l’attribut des enrhumés, des enchifrenés, l’outil brodé et parfumé des séductrices, pleureuses ostentatoires, accolé à cet « adieu suprême ». L’expression, presque comique et grotesque, produit la surprise.
Le dernier quatrain évoque les dernières réticences, les inquiétudes face au départ imminent, la peur du naufrage ou plutôt des naufrages. La métaphore maritime suggère les aléas de l’existence, orages, tempêtes, mauvaises passes, écueils. Le parcours n’aura rien d’un voyage d’agrément. Il s’agit ici de voguer au-dessus de l’abîme, de tanguer sur les flots au péril de sa vie. .. « perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… » L’évocation du naufrage est condensée dans ce vers dont la scansion révèle cinq mesures, et qui provoque de ce fait un spectaculaire ralentissement du rythme, coïncidant avec la peur.
Cette évocation effrayante s’achève par des points de suspension suggestifs, qui sont aussi l’image matérielle, rendue par la typographie, presque dessinée, de l’ensevelissement et de la disparition. Cependant, en dépit de cette menace d’engloutissement, l’appel du large s’avère le plus fort, et le chant des matelots, revigorant, c’est pour lui un irrésistible chant des sirènes. Ulysse consentant, loin de se laisser ligoter, il entend leur appel et s’apprête à obéir à leur virile exhortation.
Après l’appel du néant, la tentation du vide et de l’engloutissement, ce chant des matelots se propose comme une métaphore de la poésie, seule capable d’extirper le poète de la glèbe, des pesanteurs terrestres, de le retenir au bord du gouffre, de lui insuffler la vigueur enthousiaste et le goût de l’infini.

Certains me disent: oui, mais malgré tout ça, Mallarmé n’est pas Rimbaud. Il y est resté, dans cette glèbe, il n’a pas pris le large! C’est bien beau de rester à bêler l’Azur infini en restant cloué dans sa ville, dans son microcosme, dans son cénacle de poètes et musiciens raffinés ! C’est du chiqué!….. Il n’empêche…! Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas adéquation entre l’oeuvre et la vie que l’on peut s’autoriser à parler de manque de sincérité. Et ce n’est pas la vie de l’écrivain qui importe, seule son oeuvre compte. Résolument contre Sainte-Beuve!


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