Placet futile

3 10 2009

Princesse ! à jalouser le destin d’une Hébé
Qui poind sur cette tasse au baiser de vos lèvres,
J’use mes feux mais n’ai rang discret que d’abbé
Et ne figurerai même nu sur le Sèvres.
 

Comme je ne suis pas ton bichon embarbé,
Ni la pastille ni du rouge, ni Jeux mièvres
Et que sur moi je sais ton regard clos tombé,
Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres ! 

Nommez-nous… toi de qui tant de ris framboisés
Se joignent en troupeau d’agneaux apprivoisés
Chez tous broutant les vœux et bêlant aux délires, 

Nommez-nous… pour qu’Amour ailé d’un éventail
M’y peigne flûte aux doigts endormant ce bercail
,
Princesse, nommez-nous berger de vos sourires. 

Stéphane Mallarmé

Sonnet écrit pour Nina Gaillard

 « Sonnet gracieux mais inconsistant », tel est le jugement sévère et point totalement injuste de G. Michaud (Mallarmé, l’homme et l’œuvre). Cette  scène charmante et précieuse, du Watteau ou du Fragonard transposé en vers, fut composée en février 1862, puis « Le Placet futile », (le choix de cette épithète montre que Mallarmé jouait sciemment de cette « inconsistance ») fut confié à Verlaine sous une nouvelle version en 1883, pour parution dans la revue Lutèce. Contemporain des Fêtes Galantes, ce sonnet témoigne d’affinités évidentes avec le faune Verlaine.

Hommage à une blonde adressé à la brune Nina, peu importe, car une Vénus est toujours blonde comme Eve, blonde est Diane chasseresse, blonde est la Muse, et bien sûr la princesse, car la blondeur c’est l’or, c’est  l’éclat du rêve, c’est l’idéal, et il n’y a peut-être que Baudelaire pour avoir su apprécier le piquant d’une « brune déité » (c’est une brune qui écrit… brune dépitée !) Sa coiffure recherchée est l’oeuvre d’un divin orfèvre, cette femme n’est pas une beauté sauvage, décoiffée, campagnarde, mais une grande dame  à la coquetterie sophistiquée. La voici à sa table : napperons, porcelaines, friandises, falbalas et conversation badine. Elle porte à sa bouche vermeille une tasse en porcelaine de Sèvres ornée comme il se doit de charmants motifs mythologiques. Chez le poète son soupirant, ce seul geste empreint d’un érotisme voilé suscite une douce convoitise. Qu’il lui serait bon de recevoir ainsi que le rebord du Sèvres le baiser fugace de sa bouche mutine !

Mais que nenni ! « j’use mes feux…à jalouser le destin d’une Hébé », car il faut ici rétablir l’inversion. Le poète aimerait donc occuper la place de l’Hébé, cette déesse de la jeunesse, fille d’Héra, dont la prérogative était de verser le nectar à la table de Jupiter, il pourrait de la sorte goûter au baiser de la Princesse (princesse de pacotille ?) mais il est éconduit. Son rang ne lui permet pas ces instants bénis, c’est un petit abbé « mais n’ai rang discret que d’abbé ». Quelle déconvenue ! Combien cette sonorité est prosaïque, risible « n’ai rang /que d’abbé », et comme ces monosyllabes offensent l’oreille! Peut-être reçoit-il, dans l’obscurité du confessionnal, des aveux qui lui inspirent une ferveur pas très catholique. Mais il n’a pas la hardiesse d’un Julien Sorel. Alors ce petit abbé obligé à la discrétion fantasme :« Et ne figurerai même nu sur le Sèvres ». Son imagination enflammée le fait rêver à une scène champêtre dans laquelle, transmué en quelque Adonis dénudé et dans une pose alanguie, il s’offrirait un instant à la vue de la Princesse, peint sur le motif de la porcelaine, charmeuse invitation (incitation…). Un petit ton égrillard ici, juste un soupçon, et chez Mallarmé une ironie complaisante : que ce rêve est ridicule !

Le deuxième quatrain, moins mièvre, assume davantage ce ton égrillard, et le passage au tutoiement est un crime de lèse-princesse ! Quelle princesse que cette fille fardée d’un rouge extravagant, flanquée d’un ridicule « bichon embarbé », comme tant de gourgandines! Le poète maintenant loin de ses rêveries mythologiques en vient presque à envier le sort de la petite touffe de poils frétillante qui lui sert d’animal de compagnie. Ou à rêver de se faire appeler « mon bichon ! ». Les douces et risibles roucoulades des amoureux, hypochoristiques bien souvent humoristiques. La construction est très elliptique : « comme je ne suis pas ton bichon embarbé (ne sent-on pas là, plus que le dépit, poindre la colère ? je ne suis pas ton chien! ) ni la pastille ni du rouge, ni jeux mièvres »…autrement dit, comme je ne peux me permettre ces douces galanteries (fêtes galantes), je ne peux rien faire, je reste là avec mes bras ballants et mes yeux de merlan frit. Et pourtant « sur moi je sais ton regard clos tombé ». Ah la coquine ! L’ensorceleuse, qui sait qu’un battement de paupières peut être le plus puissant des philtres, qui savamment, doucement, machiavéliquement (fémininement) clôt sa paupière de nacre sur un œil invitant. Le voilà pris aux rets de ce regard caché ! Tombé (rejeté en fin de vers). Amoureux, bien sûr.

Dans les deux tercets du sonnet, la tension de la syntaxe reflète celle, impatientée, de l’amoureux éconduit : « Nommez-nous… » et l’alternance de vouvoiement et du tutoiement, « nommez-nous, toi qui… » a quelque chose d’impudent, comme une brusquerie d’amant fâché. Cette injonction plaintive et répétée « Nommez-nous » / « Nommez-nous », et un peu nnniaise avec son assonance en n, puis suivie de points de suspension, c’est un rythme de menuet, pied levé, avant la reprise du mouvement de danse. La métaphore que le poète s’amuse à filer semble être la suivante : le poète compare les rires (ris) de la princesse à un troupeau d’agneaux un peu turbulents. Sans doute la blancheur de ses petites dents lui a-telle suggéré cette image bucolique, ou encore quelque réminiscence du Cantique des Cantiques, où cette image est présente*. Les petits agneaux indisciplinés de ses sourires trop prodigues à tous, trop généreux (en fait, il faut l’imaginer agitée d’une gaieté pouffante … !) s’en vont « broutant les vœux » des nombreux soupirants. En d’autres termes, elle se joue des hommes, de leurs déclarations, de leur ferveur émoustillée, et « broute » les hommages qu’elle s’évertue à recevoir, s’en repaît avec une goinfrerie ovine (ou bovine). La vache !  Quant à ce « bêlant aux délires », faut-il y voir les cascades de rires d’une péronnelle, sa propension à l’hilarité bêlante à chaque plaisanterie (délirante), ou quelque manifestation plus intime de joie partagée (délires) ???

Les petits agneaux indisciplinés de ses dents, il voudrait les rassembler tel un jeune berger d’Arcadie, et le poème se termine par une nouvelle évocation picturale : à défaut d’être représenté sur le motif de la porcelaine, il se verrait encore mieux sur les plis d’un éventail, objet complice de l’intimité d’une femme, de sa coquetterie, et si proche, n’est-ce pas, de son sein frémissant. « Flûte aux doigts », il se voit tel un faune, « endormant ce bercail », c’est-à-dire calmant l’ardeur libertine de la jeune femme. Peint en motif mythologique sur le tissu de l’éventail, il aurait la primeur de son sourire. Le mot « bercail », qui renchérit sur ‘broutant’ et ‘bêlant’, est d’une violence, d’une vulgarité qui offre un stupéfiant contraste avec la fraîcheur innocente d’autres comparaisons (les ris framboisés et leur saveur sucrée, mais aussi leur piquant de ronces) et surtout avec la subtile métaphore finale : « berger de vos sourires  » .

Ce sonnet a trouvé des interprètes de choix : Claude Debussy et Maurice Ravel qui l’ont tous deux mis en musique, charmés sans doute par sa préciosité, son maniérisme. Il ne fait pas partie des pièces obscures, hermétiques. Mallarmé le présente dans une lettre à Henri Cazalis (mai 1862) comme une sorte de pastiche : Mlle Nina [Gaillard] m’a demandé des vers, je lui en envoie, c’est un sonnet Louis XV. Stéphane Mallarmé Lettre à Henri Cazalis, 24 mai 1862. » 

Sonnet Louis XV, sonnet inconsistant, sonnet maniéré, vaporeux et musical, oui bien sûr, mais j’y vois surtout un humour irrésistible, ravageur !

* Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres/ qui dévalent de la montagne de Galaad. /Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues/qui remontent de la baignade. Cantique des Cantiques, 4,2.


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