Capitaine Conan

21 02 2009

C’est un vieux livre de poche aux pages jaunies, à la bonne odeur reconnaissable de presque-moisi, celle de mes longs étés passés à bouquiner. Capitaine Conan, de Roger Vercel, prix Goncourt 1934. Qui c’est, ce Roger Vercel? Déjà relégué aux oubliettes, ne figure ni dans le Larousse ni dans le Petit Robert…heureusement que la mine d’or de l’internet permet d’aller fouiner pour se renseigner.

Et pourtant quelle injustice que cet oubli, car voilà un très beau récit de guerre, âpre, viril, jamais manichéen. Souvent étonnant aussi, peut-être en partie parce qu’il rapporte l’argot des poilus de 1918, un argot devenu obsolet.

Capitaine Conan n’est pas un héros, dans la vie civile il a même quelque chose du minable, ou du raté, juste un petit mercier breton au destin anonyme et terne, mais la guerre lui permet de se surpasser, dans la barbarie et la cruauté, sans doute, oui, mais n’est-ce pas ce qui fait du sodat un héros? C’est un guerrier sauvage, bretteur et insolent, au franc-parler, au couteau leste, amoral et gai. (« je discernais sous ses bouffonneries une révolte obstinée qui m’épouvantait » dit de lui son ami le lieutenant Norbert.)

Juste après l’armistice de 1918, le voilà lui et ses hommes de l’armée d’Orient , la seule à n’être pas démobilisée, livrés à eux-mêmes, à l’ennui pesant de l’inactivité. Casernés dans Bucarest, les soldats se livrent au pillage, au viol, au meutre. Le lieutenant Norbert, ami du capitaine Conan,  est chargé, en tant que commissaire-rapporteur, de faire arrêter et juger les coupables, en vertu de la nouvelle morale d’après-guerre qui s’est substituée en l’espace de quelques jours à celle qui leur commandait de foncer tête baissée vers l’ennemi, dans la boue des tranchées, au mépris de la vie, de la douleur, du froid, dans des luttes sans merci, le plus souvent au corps à corps. Ce sont des chiens (presque des loups) que l’on a exercés au combat, dont on a réveillé la férocité, et à qui on demande maintenant de rester sagement couchés à la niche… »demande donc à un clebs de s’adapter à la salade »…

« Il se passe, en effet, quelque chose d’extraordinaire que je commence seulement à entrevoir: des grenadiers, des mitrailleurs, des guetteurs et des canonniers qui redeviennent des hommes, pour la première fois, depuis quatre ans ! Hier, on ne leur concédait qu’une âme uniforme, simplifiée, où l’on ne surveillait que l’obéissance et le courage. Aujourd’hui, brusquement, il faut compter avec les désirs, leurs instincts, leur passé inconnu auquel ils renouent le présent. Les voilà définitivement sortis de la tranchée qui les canalisait, et il est à prévoir que le séminariste et le souteneur, qu’il était hier presque possible de confondre, ne feront point, aujourd’hui qu’on les a lâchés, les mêmes gestes, aux mêmes lieux ! « 

Récit poignant, mais jamais pathétique. Je me suis autorisée à souligner plein de passages dans ma vieille édition de 1965 (dans un poche, on a le droit!). Le premier chapitre est un chef d’oeuvre à lui tout seul. Très belle histoire que celle d’Erlane, ce pauvre gosse condamné à mort pour désertion et trahison, car ce n’est qu’un piteux enfant-soldat, un maigre pantin mort de frousse. Norbert fera tout pour le sauver. Conan dit de lui « il me rappelle les pinsons que je prenais, étant gosse, les jours de neige, pour les boucler dans une cage en fil de fer…Un de ces matins, ils le retrouveront raide. »

Souvent, des scènes d’un lyrisme endiablé. La plupart du temps, je saute les scénes de bataille, par ennui, mais dans ce roman elles sont au-delà du genre, belles, vraies, comme celle-ci:

« Et sur le fleuve, la rumeur monte, ardente, touffue!  J’entends des cris se tordre dans des gueules noires, d’autres qui se cassent par le bout, d’autres qui se prolongent, horizontaux, sans fléchir, puis se tranchent net, comme une gorge…La pluie a cessé, et l’air froid du matin détaille affreusement ce sabbat. pas une huée ne se perd, chacune s’enfonce dans l’oreille, avec son sens précis d’assassinat, le couteau, l’élan bas de la baïonnette, le coup de crosse, pas celui du théâtre où l’on empoigne à deux mains le fusil par le canon, pour le brandir au-dessus de sa tête, mais le vrai, l’arme saisie à la poignée et à la grenadière, levée à la hauteur de l’oreille, et le coup qui part oblique, en vache, défonce, fait sauter les dents sous la plaque de couche !…On ne peut pas rester là! La gaine molle de la terre me brûle les cuisses, le ventre!…Mon fusil mitrailleur est couché derrière moi.[...]

Et rien à faire qu’à attendre ! Si je cours au fleuve, à travers la plaine, je serai descendu par ceux de la lisière, avant d’avoir fait cent mètres. Si je vais m’enliser dans le marais, je ne serai plus qu’une tête sur de la boue liquide, une tête qu’on défonce, qu’on enfonce!… Mes hommes l’ont compris comme moi: ils s’intallent sur place. Couchés sur le flanc, ils entaillent la terre de leur pelle-bêche. Seulement, les pauvres gars, ils n’auront jamais le temps de faire de beaux trous ! Ils amasseront tout juste un petit tas devant leur tête, mais leur dos! …C’est là qu’ils seront troués!…les roseaux s’abattent plus vite, maintenant que nous ne tirons plus. Dans quelques minutes!…

Et ça se passera exactement sept mois et douze jours après l’armistice ! …Ils me font doucement rigoler ceux qui ont tant gémi sur le sort du dernier tué de la guerre, celui de la minute d’avant le « cessez le feu! » Comme s’il pouvait y avoir jamais un dernier tué!…

…le branle des roseux approche. La rumeur du corps à corps, là-bas, ne couvre même plus l’odieux crépitement de leurs tiges qui cassent…

-Alimentez vos magasins !

Cet ordre, donné pour tuer vite, pourrait être une recommandation à des épiciers!…

Les roseaux! …Je ne veux plus les voir, de peur de m’affoler!…Quand ils ne bougeront plus, oui, mais puisqu’ils basculent encore, je regarde gloutonnement ailleurs, je regarde le ciel, la butte de Conan merveilleusement précise au soleil. Le porche du moulin y arrondit une ombre chaude, dorée. Ce sera donc ça, la dernière chose aimable où je reposerai mes yeux: la douceur lumineuse d’une vieille porte ?… »

A-t-on jamais aussi bien décrit la peur de mourir?

Bertrand TAVERNIER a adapté ce roman au cinéma en 1996, sous le titre éponyme.


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